L'étrangeté du réel                                                  textes / texts      menu    par Dominique Laquerre (2005)

 

      À prime abord, les oeuvres de Nicolas Grenier soulèvent des questions : Est-ce de la photographie? S'agit-il d'énigmes ou est-ce une fascination pour les scènes banales du quotidien? À quoi pensent ces personnages au regard hermétique?

Si l'on considère que la peinture témoigne de son temps, on ne peut ignorer l'ambiguité que notre époque semble receler. L'univers de Nicolas Grenier réunit des paradoxes et des contradictions propres à l'ère post-moderne. Il est éclairé par une solide connaissance des classiques. Les images des livres d'art de son père peintre ont peuplé les rêveries du garçon : Caravage, De la tour et Rembrandt lui étaient aussi familiers que les stars d'Hollywood pour d'autres. Cependant, sa trajectoire de peintre a commencé par les graffiti sur les murs de la banlieue de Montréal. Le graffitiste manie la bombe aérosol d'un geste ample, il doit faire preuve d'audace, de virtuosité et de vélocité. Son rival immédiat est «l’effaceur public» qui annihile ses traces au fur et à mesure. Les images qui le concurrencent dans la rue, celles qui vendent et celles qui informent, font que le graffitiste persiste;  il signe et devient peintre. À l'université, il peaufinera sa technique dans toutes les classes de peinture jusqu'à développer, avec sensualité et souci du détail, son style personnel.

Comme ceux de sa génération, Nicolas Grenier a grandi dans l’univers technologique et mass-médiatique au milieu d’un déferlement d’images et de sons ; au milieu d’une consommation effrénée d’objets toujours plus éphémères. Les automobiles sont au musée, la mode et la pub aussi, les artistes sont dans la rue. Tout semble se niveller dans une totale équivalence sémantique. Dans ce monde soi-disant axé sur la communication  — où les repères sont partout et les relations interpersonnelles de plus en plus virtuelles —  les notions d’amitié et d’amour, de sexualité et d’intimité sont floues et extrêmement individualisées. C'est peut être là qu'il faut chercher une piste pour comprendre la perplexité du regard des jeunes protagonistes des tableaux de Grenier. Ce regard nous renvoie à notre propre malaise devant le monde. Il faut dire que le peintre construit — avec ses amis comme figurants — les mises en scène qui seront transposées sur toile. Ces tableaux vivants sont photographiés et ensuite numérisés. C'est d'un montage, d'un découpage presque cinématographique de ces photos, que naîtront les œuvres. À travers aplats et glacis à l'huile, le peintre élabore progressivement ses tableaux empreints d'un réalisme qui, si on y regarde de près, est pourtant loin de ce que l’on voit réellement avec nos yeux. La peinture rend avec moult détails les distorsions et les auras pixellisées de l’imagerie numérique. Il s'en dégage une sensualité trouble, une étrange impression de solitude, un silence éloquent.

Le travail de Nicolas Grenier a été remarqué lors de l'exposition des finissants de l'université Concordia l'an dernier. Les œuvres présentées au CEGEP font partie d'un corpus qui vient de faire l'objet d'une exposition individuelle à la galerie Art Mur de Montréal. Les grands formats présentés au Colisée ont été réalisés spécialement pour le 22e FIMAV.